LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Le Voleur (présentation)

samedi 21 avril 2012 par Sandrine

A la fin XIXème siècle, Georges Randal ainsi que sa cousine Charlotte, sont élevés par leur oncle. Georges aime secrètement la jeune fille et rêve de l’épouser. Mais son oncle lui a dérobé son héritage et Charlotte est promise à un autre. Révolté, notre héros vole, par provocation, les bijoux de la future belle famille...Jean-Paul Belmondo, qui incarne ce personnage, déclare « qu’il devient voleur, d’abord par dépit, puis le reste, par plaisir ».

C’est après une première adaptation du roman de Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu Follet, en 1963, que 3 ans plus tard, en 1966, Louis Malle s’inspire librement d’un autre roman classique français, Le Voleur, de Georges Darien, un romancier rebelle engagé contre La Belle Epoque. Comme pour Le Feu Follet, le cinéaste propose une lecture toute aussi personnelle, en s’identifiant maintenant au personnage de Randal : en effet, il déclare : « Après dix ans dans le cinéma, je voyais ce livre comme une métaphore de ce qui s’était passé pour moi. Je ne pouvais m’empêcher de comparer Randal le voleur avec Malle le cinéaste. Nous venions tous les deux d’un milieu aisé, conventionnel, nous avions rompu avec lui par la révolte, la colère, le désir de se venger et de le détruire ». En effet, de son vrai nom Louis Malle-Beghin, le cinéaste était issu d’une grande famille d’industriels du sucre : c’est l’un des héritiers des célèbres usines Béghin-Say.

Cinquième enfant, sur une famille de sept, il bénéficia d’une éducation à domicile, puis dans un pensionnat catholique, qui accueillaient également Juifs et Résistants (on pense à Au revoir les enfants). Mais ce fils à papa refuse un avenir familial et financier tout tracé, pour vivre sa vie, au cinéma.

Une sorte d’autobiographie filmée du point de vue de Georges Randal donc, singulièrement introspective. Ainsi, auteur et personnage font du spectateur leur complice, puisque ce dernier partage les pensées secrètes du voleur, grâce aux commentaires en off, au fur et à mesure des larcins. Dés le début, tout le film prend appui sur un seul et unique cambriolage, mais ponctué de retours en arrière, nous détaillant les moments clés de la vie de Georges, depuis son arrivée chez son oncle. Et ainsi, peu à peu nous découvrons le vol...une vocation, une seconde nature.

Comme Alain, dans Le Feu Follet, notre personnage pourrait facilement s’intégrer dans cette société qu’il rejette. Pourtant, il se marginalise complètement pour s’accomplir. Quitte à s’isoler radicalement.

C’est le plus grand des voleurs...Oui, mais c’est un gentleman qui détrousse les maris, les pères et trousse les filles : Geneviève Bujold, Marie Dubois, Françoise Fabian, Marlène Jobert et Bernadette Lafont ; le voleur est aussi un film de femmes. Une distribution de haut vol, qui ne retient pas Georges ; même son affection sincère pour Charlotte car les jours tranquilles à ses côtés ne l’attirent pas. D’ailleurs, il lui explique qu’il en va de sa construction vitale, ce n’est que dans le vol qu’il se sent renaître :

« C’est comme si je venais au monde », dit-il. Rien d’autre ne compte pour lui, que ce soient les femmes, l’argent, la politique ou autre, et quand ses amis se retirent du métier, lui seul persiste, jusque et juste boutiste. Toujours tel le héros du Feu Follet, rien ne lui donne le goût de vivre. "Tu es solide et froid comme une lame" lui dit son ami Cannonier.
Désintéressé, Georges remet son butin à l’abbé La Margelle. A travers cet autre personnage, Louis Malle s’attaque au symbole hypocrite de la haute société bourgeoise, la religion, où, décidément, l’habit ne fait pas le moine....C’est un véritable abbé, qui à côté de son sacerdoce, dirige un réseau d’escrocs ! Julien Guiomar y est divin dans le rôle et avait d’ailleurs choqué les esprits, en 1967, lors de la sortie du film.

Comme l’abbé, Georges Randal sauve lui-aussi les apparences : c’est un dandy, en parole, mais pas en actes. Georges Randal, ce n’est pas Arsène Lupin : le vol chez ce dernier est toute en élégance raffinée et feutrée, sans effraction, comme par magie, c’est la classe...Pas la casse. Notre personnage, au contraire, est un violent, un dégoûté : il déclare d’ailleurs : « Je fais un sale métier, mais j’ai une excuse, je le fais salement". Certes, il dépouille des vieillards rapaces, des boutiquiers serviles et des politiciens ronflants. Mais violemment. Eventrant les bureaux, fracassant les vitrines, forçant les coffres à coup de pied de biche pour « désosser la carcasse bourgeoise ». A travers le grincement des bois, ce sont les os et le vernis de cette bourgeoisie haïe qui craquent et vole en éclat, dans une apogée de la destruction, voir de l’auto-destruction...

Même vandalisme chez notre réalisateur, qui ne cessera d’être celui par qui le scandale arrive, à coups de provocations et de polémiques, qui font Malle aux dogmes établis. Je vous les rappelle :

- 1958, Les Amants : L’Eglise tente de faire interdire le film au Festival de Venise, lui reprochant surtout de montrer un adultère, vécu avec plaisir. La scène finale, très dénudée pour l’époque, choqua une partie du public.

- 1960, Zazie dans le Métro : première adaptation d’un classique français. Raymond Queneau y réinventait totalement le langage et fait souffler un vent d’insolence, d’absurdité et de liberté qui parle directement à Malle.

- 1962, il choisit l’insolente érotique Brigitte Bardot pour Vie Privée

- 1963, le suicide comme seul raison de vivre dans Le Feu Follet, au détriment des valeurs financières et familiales. Le film fait des étincelles au Festival de Cannes.

- 1965, la révolution communiste au Mexique, menée par des strip-teaseuses, dans une comédie légère, scénarisée également par Jean-Claude Carrière, Viva Maria, où B. Bardot déclare : « La propriété, c’est le vol. »

- 1971, l’inceste, mère-fils, dans Le Souffle au cœur où Malle affronte une commission de pré-censure avant de pouvoir produire le film.

- 1974, le portrait d’un très jeune collabo dans Lacombe Lucien, qui lui vaudra les huées et entraînera son départ vers les Etats-Unis, où il restera fidèle à ses principes et à son indépendance d’esprit avec Pretty Baby en 1978, qui évoque la prostitution enfantine : une enfant de 12 ans fait des passes dans une maison close ; le film fait des vagues à Cannes et est interdit de distribution dans certains états américains...

Ce qui choque également, c’est que sur des sujets si hautement délicats, l’auteur reste impassible, il se garde bien de tout jugement moral, en bien ou en mal. Ce recul émotionnel, ce regard froid, lui seront régulièrement et vivement reprochés. Nous savons que Malle a reçu une éducation policée, lisse, toute en retenue : il ne doit laisser transparaître aucune émotion. De même les commentaires de Randal, en off, fait de silence et de glace. Même si auteur et personnage sont, en fait, à bout de nerfs.
Ce qui fait du Voleur un film engageant...et engagé. En effet, tout un contexte socio-politique sert de cadre à l’action : le romancier Georges Darien était anti-clérical, anti-parlementaire et anti-militariste ; aussi, toutes ces institutions sont assez sévèrement ébranlées. Un pamphlet social, sans foi ni loi, et surtout très moderne. Car Darien n’est ni communiste, ni socialiste, ni même anar car, selon lui, la France va mal parce qu’elle ne trouve pas plus de grandes figures politiques et sociales pour l’incarner. Je cite « Le français le plus misérable est toujours électeur, mais il vote pour un politicien, qui, une fois élu, essuie ses bottes sur sa figure. »

Seul compte le pouvoir de l’argent, et à ce jeu, tous les coups sont permis. Pour le romancier, « la France est une nation qui a renoncé à elle même, qui s’est abandonnée complètement. » Le découragement mou prend le pas sur la révolution. On verra ce qu’il advient du seul personnage prêt à changer le monde, magnifiquement interprété par Charles Denner.

Le film donne donc la priorité au texte de départ, ce qui en fait, je trouve, l’un des films les sentencieux de Malle, à la différence du Feu Follet qui donnait plus la priorité à l’image, pour porter le sens du film. Le rythme y est forcément lent, pour permettre au spectateur d’y installer sa propre réflexion. A l’image, l’atmosphère 1900 est parfaitement et minutieusement restituée : l’ensemble est savoureusement caustique et cruel.

Un film + ds la réflexion donc, que dans l’action : malgré son titre, il échappe au cliché du film policier, même avec Jean-Paul Belmondo dans le rôle titre. Belmondo qui n’est pas encore le Bébel musclé, le « tac tac badaboum » du Guignolo, de Peur sur la ville, du Marginal ou L’as des as. Si il a été choisi, c’est parce qu’il est bad boy n°1 du film d’auteur, révélé comme tel par Jean-Luc Godard dans A bout de souffle. Un parfait Randal car l’acteur étonne les années soixante par sa bouille anti-conformiste, à l’opposé du classiquement beau jeune premier Alain Delon.

A l’image de notre auteur. Jean-Claude Carrière, le scénariste du film, déclare à propos de Louis Malle : « Il a toujours été marginal. Il a très peu signé de films autobiographiques. Mais Le voleur l’est d’une certaine façon. L’attitude du personnage principal est étrange. Il se révolte en se volant lui-même. C’est un suicide moral. » D’ailleurs, Louis Malle déclarait à l’époque : « Le vol est plus beau que la mise en scène ». Cela traduit une volonté de dépouillement matériel, moral et cinématographique ; d’ailleurs, après ce film, Malle entreprend un voyage spirituel en Inde, délaissant tous les clins d’oeil hollywoodiens.

Jean- Claude Carrière est un scénariste fidèle : il fera un troisième film avec Louis Malle, Milou en Mai. Une fidélité partagée avec Pierre Etaix et celui-ci fait une apparition, comme comédien, dans notre film, en pickpocket. Fidélité partagée également avec Luis Bunuel : à noter que le fils de ce dernier, Juan Luis Bunuel, était second assistant réalisateur sur le tournage de ce film.

Un film profondément humain, à saisir au vol, donc...Mais attention , pas vu, pas pris !


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