LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Week-end jeunes réalisateurs : " Le jour de la grenouille "

jeudi 9 mai 2013 par Claude

Le Jour de la grenouille , premier opus de Béatrice Pollet, met en scène Anna, une jeune archéologue, incarnée par Joséphine de Meaux, obligée de collaborer avec Peter, un spécialiste plus chevronné, autoritaire et sarcastique, sur un chantier souterrain dans lequel elle espère retrouver des sépultures préhistoriques. Leurs relations, d’abord tendues, se détendent pour laisser place à une tendresse diffuse, à laquelle la jeune femme, traumatisée par la mort récente de sa mère alcoolique, refuse de s’abandonner tout à fait. L’effondrement du chantier plonge Anna dans le coma et Peter, découvrant en lui un amour irrépressible, reste à son chevet, attendant un improbable retour à la vie...

Ce film nous offre une belle histoire d’amour, d’autant plus authentique et romanesque, au noble sens du terme, que, loin d’apparaître comme un miraculeux coup de foudre, le sentiment connait et dépasse lentement, systématiquement, tous les obstacles, inhérents ou extérieurs aux personnages, telle une " épreuve " marivaldienne, une marche à l’aveu. En amour, rien n’est facile si l’intuition n’est pas immédiate et fulgurante : Peter, bourru et sûr de lui, doit prendre sur lui pour accepter, respecter puis considérer un peu cette jeune consoeur qui oppose à sa démarche scientifique et modestement observatrice une vision intuitive, lyrique, voire magique de l’archéologie, hantée par la mort et l’interprétation religieuse, extrapole ses découvertes et croit voir dans des ossements rapprochés l’image d’un couple enlacé. Le travail quotidien, fait de proximité et d’écoute, avait peu à peu changé son regard et ouvert son coeur - oh ce brusque arrêt de la voiture et ce visage pris à pleines mains comme une maladroite caresse : un événement extérieur - l’effondrement d’un échafaudage mal monté - emportera enfin les digues de la pudeur et de l’orgueil qui ne protestaient déjà plus...

Pour sa part, Anna, professionnelle consciencieuse et passionnée, semble se protéger et se refuser à l’amour, comme absente et craintive, même au milieu de ses amis réunis, dans cette auberge chaleureuse où ils se retrouvent chaque soir autour d’un verre ou d’une chanson entonnée d’une voix rauque et troublante par la superbe et mystérieuse Sarah. La blessure de sa naissance peu désirée, le désamour de sa mère détraquée et alcoolique qui l’écoeure et la bouleverse tout à la fois, à peine apaisé par la sollicitude d’une amie devenue une seconde mère, sa vraie génitrice - tout fragilise Anna et l’enferme dans la peur des autres et le refus d’aimer.

Mais surtout l’histoire d’amour, adossée à cette collaboration scientifique, est le prétexte à un travail sur la mémoire et le temps, comme si cette oeuvre, à l’image de son sujet, offrait des couches géologiques, des strates existentielles, qui s’entrecroisent ici avec subtilité et tissent des échos ou correspondances insoupçonnés, là où tant de films usent de flash-back systématiques et lassants. Dès lors, le réveil final d’Anna apparaît moins comme un happy-end artificiel que la gravité de l’accident et la profondeur du coma semblaient d’avance invalider que le résultat inespéré mais possible d’un travail incessant de Peter pour lui parler, maintenir sa conscience en éveil, saisir le moindre frémissement des doigts, la moindre crispation des membres.

Et quand Anna se trouve soudain secouée de violents soubresauts, qui semblent annoncer la fin, la réalisatrice ne nous conduit pas seulement d’une fausse piste au miracle d’un réveil : elle célèbre une double épiphanie, une double merveille, celle de la mémoire ou de la conscience maintenues à fleur de vie, celle de l’amour, lent et obstiné, qui vous fait revivre.

Claude


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