"White Material" a fait une forte impression lors de la soirée-débat du mardi 25 mai : ce film indéfinissable, qui vaut plus par une atmosphère glauque et poisseuse de folie et de violence que par une histoire ou une réfexion sur la (dé)colonisation et les guerres civiles en Afrique, est une parabole assez désespérée qui nous tient à distance par la dureté de certaines scènes (tel le meurtre des enfants-soldats dans leur bain ou le geste fou de Maria - Isabelle Huppert - happée elle aussi par cete spirale infernale, abattant son beau-père propriétaire de la plantation que son fils a vendue au maire) tout en nous collant aux personnages, par un sentiment d’étrangeté plus que par empathie ou identification à quiconque : car nul n’est vraiment sympathique ici, autour de ce huis-clos absurde de la plantation, enjeu de toutes les haines et convoitises, dans cette Afrique conceptuelle où l’on pourra reconnaître la Côte d’Ivoire, le Rwanda aussi bien que le Cameroun ou le Sénégal chers à Claire Denis ou Marie N’ Daye. Dans cet improbable marigot, autour d’une Blanche aveugle et obstinée, malgré les mises en garde de son ex-mari ou des officiels, à poursuivre son rêve et à demeurer dans cette appartenance à la terre et à son passé, gravitent ou plutôt rabouillent, comme dirait Balzac, les rares colons, les Noirs employés dans la plantation et déplacés au hasard des conflits, les rebelles qui se sont abrités chez Maria et les autorités reprenant à la fin les terres ou maisons occupées sans lésiner sur les moyens...
Ces personnages hallucinés semblent n’avoir que des réactions instinctives, des peurs ou désirs primaires ; ils ne peuvent, dans le déroulement du programme tragique fixé d’emblée, face à l’inéluctable menace du destin - la guerre civile - que se laisser porter par le courant ou l’épouser avec une rageuse indifférence, témoin ces regards tout à la fois vides et aigüs des enfants-soldats. "Cette vision plausible de notre monde à plus ou moins longue échéance" nous marque d’autant plus que la structure du film, en spirales et en flash-backs déconcertants, semble l’aspirer vers un point névralgique indéfini, origine de toute violence, matrice de toute folie : l’envie des voisins, la haine raciale, le délire de Maria, le déchirement entre colonisés au départ des colons qu’ont pu connaître les harkis en Algérie. Cette structure en boucle serait assez - rappelle Christiane - la marque de la scénariste romancière Marie N’Daye.
Exil, menace, chaos - ce film, finalement, s’apparente à "Disgrâce", récemment proposé par les Cramés, à cette différence près - souligne Henri -que l’ histoire sud-africaine offre l’espoir d’une reconstruction : on y sent toutefois la même atmosphère pesante, une menace indicible servie par une musique lancinante, la haine irréconciliable et désespérante que le professeur blanc, témoin du viol de sa fille, tente pourtant de conjurer...
Claude

