A la fin pourtant, avec le reflux de la vague utopiste, chacun des jeunes protagonistes semble livré à ses doutes et à son propre parcours, et l’on retient, outre la gratuité et la rêverie, le grotesque d’un tournage hollywoodien avec...sous-marin truffé de Nazis, dragon en carton-pâte et bimbo dénudée hurlant devant le monstre - sous le regard amusé du héros du film, Gilles. Tout ça pour ça, seraient tentés d’ironiser les nantis qui tremblèrent en mai 68 devant une jeunesse débridée et inquiète et qui aujourd’hui célèbrent avec une joie féroce la perte des idéaux révolutionnaires dans l’individualisme ambiant et la morosité économique.
Le paradoxe - d" Après mai " est de paraître donner prise à cette analyse sommaire mais de s’imposer en œuvre d’art sûre de sa beauté avec la force tranquille de qui a vécu, se penche sans nostalgie ni indulgence sur son passé pour le revivre dans sa fraîcheur, sa vérité et ses errements. Squares suburbains, shit et guitare, femmes évanescentes ou déterminées - Assayas nous entraîne dès lors dans un tourbillon d’images de sensualité et de violence, d’amours tremblantes ou de suicide halluciné, de débats idéologiques ou d’opérations concertées, de choix politiques ou de dripping artistique, dont nous sortons comme le héros au terme de son voyage en Italie en " somnambule un peu déphasé par rapport aux élans de son entourage " (Les Inrocks).
Se penchant sur ses jeunes années, le cinéaste parvient à travers son héros décalé à la fois à nous faire épouser les soubresauts d’une jeunesse et d’une époque frénétiques et à instaurer au cœur même de son scénario la distance du doute sans le désespoir, de l’adhésion sans l’endoctrinement, de l’amour sans la passion, de la vraie quête de soi sans l’indifférence aux autres. Oui, Gilles (Clément Métayer) - nous semble-t-il - parvient en funambule lunaire à se tenir sur la crête de l’individuel et du collectif, de l’engagement amoureux ou personnel et d’un détachement, d’un désenchantement permanents. Il semble ailleurs et pourtant terriblement présent à soi-même, laissant partir la nervalienne Laure dont il ne suivra pas la dérive narcotique, renonçant aussi à l’amour de Christine dont l’intransigeance militante et ironique l’attriste plus qu’elle ne le blesse. Oui, il faut avoir le cœur bien accroché, et une vraie liberté d’esprit, pour répondre en soi à l’innommé d’une vocation artistique ou d’une quête intérieure sans se laisser séduire par les sirènes de l’amour ou de la politique.
Film apparent d’une génération, " Après mai " témoigne contre toute attente de ce choix douloureusement serein de la solitude essentielle - selon le mot de Rilke - bien plus que des oripeaux de 68, vêtements, étendards et journaux dont le réalisateur nous offre un recensement quasi-ethnographique. Comme la confession inavouée d’un enfant du siècle.