Au refus têtu par les 40 frères d’une rencontre amoureuse et d’un impensable mariage entre leur sœur Sabrina la belle Arabe et Dorcy, le Noir chrétien, à ces discours corsetés que nous donne à entendre le cinéaste en très gros plans sur les visages, en inserts sur les bouches amères ou les nez frémissants, là où le sentiment se fige dans le préjugé et le préjugé s’exacerbe dans le sentiment ? A moins que la " rengaine " ne renvoie à l’amour obstiné, si naturel pourtant, de Dorcy et Sabrina, à cette petite musique intérieure qu’ils osent affirmer envers et contre tous...
Le film en tout cas, présenté avec finesse et fantaisie par Laurence et l’acteur Hocine Ben, le frère policier, fait un beau pied de nez à son titre : rien d’attendu ni de déjà vu dans sa démarche - un projet de 9 ans, des acteurs pour la plupart amateurs, un scénario écrit au fil du tournage, des dialogues improvisés et encore une fois ce parti pris de filmer les visages pour mieux entrer dans l’intimité des personnages, saisir à tout le moins l’émotion brute, voire abrupte, fût-elle primaire ou raciste, pour éliminer surtout le cadre et les stéréotypes qui s’attachent à la banlieue dans le regard des spectateurs.
Ce travail de décentrement que le cinéaste attend de nous est d’autant plus nécessaire et possible que les scènes filmées à Belleville, Ménilmontant, voire sur le pont des Arts donnent l’impression d’un quotidien banal, sans violence ni ghetto particuliers, et que loin d’inscrire son histoire d’amour contrariée dans le schéma dramatique et littéraire des familles ennemies ou du simple conflit des générations, dans le sillage de Shakespeare ou Molière, il juxtapose des paroles, offre une palette de réactions contrastées, démultiplie les points de vue : ce faisant, Rachid Djaïdani ne juge ni ne prend parti, renvoyant le spectateur et les personnages au racisme ordinaire, celui de Slimane l’aîné qui proclame au nom de la famille et de la tradition son opposition au mariage exogamique de Rachida, celui d’un frère ami avec le Noir à condition qu’il ne devienne jamais son...beau-frère, celui enfin de la mère de Dorcy, pour qui Rachida, Maghrébine, ne serait pas une Africaine digne de ce nom, l’Afrique se limitant pour elle à l’Afrique noire.
A entendre ces propos sans doute plus bêtes que méchants - mais que de méchanceté inconsciente la bêtise ne recèle-t-elle pas souvent ! - on serait tenté de conclure au pessimisme radical du film, tant la pensée des personnages y semble avant tout, voire exclusivement, sociale, comme si, une fois dépouillés de nos déterminations familiales, de nos convictions religieuses, de nos étiquettes professionnelles ou de nos origines géographiques, nous n’étions plus rien, plus capables non seulement d’esprit critique mais surtout d’un geste libre, d’une efflorescence gratuite. Plus grave - nos raideurs, et disons-le notre intolérance s’accompagnent souvent d’insoutenables contradictions que nous vivons en toute bonne conscience : le grand frère Slimane, le plus violemment opposé au mariage de sa sœur, qui cherche à entraîner ses frères dans une croisade contre sa sœur "renégate" au nom de ce qu’il croit être le sentiment familial, est lui-même amoureux d’une Juive, laquelle paie d’une gifle magistrale son refus de la présenter à ses proches ou de les lui faire connaître ; par ailleurs, l’autre frère, qui apparaît à la fin du film, lui rappelle que cette prétendue loi ou solidarité familiale ne s’est guère manifestée en sa faveur, quand, harcelé, voire tabassé pour son homosexualité, il n’a trouvé auprès de lui que des "frangines" frileuses ou indifférentes. Si le racisme est à géométrie variable, l’amour, ce sentiment universel et généreux, semble lui aussi sujet à bien des interprétations relatives...
Pourtant - et c’est la force du film de ne s’enfermer ni dans la chronique sociale, ni dans un réquisitoire démonstratif - " Rengaine ", plein d’humour, flirte avec tous les genres : avec le conte, les 40 frères rappelant l’univers des " Mille et une nuits " ou d’ " Ali-Baba et les 40 voleurs ", la comédie sentimentale, avec la tendre sensualité du couple à la Marius et Fanny, ou Jeannette ?, dès les premières images, le film noir enfin . Cette dernière hypothèse se résout dans le délire grotesque d’une scène de torture parodique de Dorcy, apprenti acteur, sur une chaise électrique, lors du tournage d’un film, dont on est vraiment et assez longtemps dupe, malgré son côté glauque et insistant, tant elle semble confirmer nos craintes que le jeune amoureux ne soit victime de quelque violence des frères, grands - ou petits, les plus vindicatifs : la séquence précédente n’a-t-elle pas montré Slimane se procurant une arme dans la rue ?
C’est par Slimane encore que la même angoisse réapparaît mais cette fois-ci subtilement, et symboliquement, dans la dernière scène du film où le grand frère part à la recherche de Dorcy : le long champ contre-champ qui les confronte semble ne se pouvoir dissiper que par le meurtre du reste amené par la logique de l’histoire, d’autant que le pardon demandé (à Allah ? au jeune homme ?) dans une longue prière appelle apparemment l’irréparable geste.
Or, stupeur par-delà le happy end vaguement artificiel, une larme perle aux paupières de Slimane, comme la trace d’un regret, d’un cheminement personnel, comme la résurgence d’une pensée, la source d’un amour pur, aussi compréhensif qu’incompréhensible.