LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Fish tank, journal des débats

mercredi 18 novembre 2009 par Claude

La soirée du mardi 18 novembre aura laissé aux Cramés et à leurs fidèles un souvenir marquant, tant pour la richesse du débat suscité par Bernadette Floch, professeur d’anglais et présentatrice du 2ème opus d’Andréa Arnold, que pour la force et l’âpreté de ce drame social " rauque et tendu "- selon le journal "La Croix" - digne de Ken Loach ou des frères Dardenne, comme l’ont rappelé Chantal Lévy et Danièle Sainturel : sans doute Rosetta, pour les cinéastes belges, est-elle plus encore désespérée que Mia et les plans plus serrés, le cadre étouffant alors qu’ici l’affection de Mia pour la jument, les vues de la dangereuse Tamise ou la lumière cuivrée du couchant proposent une échappée faute de dessiner un espoir. L’univers d’usines où travaille Connor comme agent de sécurité, d’immeubles aux coursives sans fin ou de pavillons monotones aux murs de briques et jardinets étriqués suggère l’enfermement et la misère banlieusards de l’Essex, au Sud de Londres, et rappelle la solitude et la déréliction sociales des personnages de Ken Loach, comme si rien n’avait vraiment changé depuis les années 80 - déplore Chantal : l’espace privé de "Family life" semble s’être décomposé puisqu’ avec "Fish tank", tout a éclaté, que la mère est infantile et irresponsable, que se noue une relation ambiguë, puis brusquement charnelle entre la jeune Mia et le compagnon de sa mère, le bel O’Connor, homme complexe, beau-père fugitif, attentif aux blessures et aux velléités chorégraphiques de l’adolescente avant de lui faire l’amour un soir d’ivresse, par faiblesse et forfanterie de virilité, avant de retourner auprès, non de sa vieille mère (!), mais de...sa femme et de sa fille - révélation d’une double vie qu’on subodorait sans trop y croire : la réaction de Mia sera terrible puis finalement hésitante et humaine puisqu’elle enlèvera la fille de Connor, inconsciemment peut-être, pour se venger d’avoir été salie par son père, ira jusqu’ à la pousser dans la Tamise - à moins que ce ne soit la gamine qui ne s’y jette involontairement dans la violence de la poursuite - et lui tendra un bâton équivoque : perche pour la sauver ou gourdin pour l’assommer définitivement ? Chantal pense aussi à "Tess" pour la relation entre un garçon et un rapace que rappelle ici la jeune fille avec cette jument qu’elle veut sans cesse libérer de ses chaînes et du terrain vague où rôdent ses gardiens, des jeunes gens hostiles à Mia tout comme les adolescentes qu’elle rencontre dans la rue ou un magasin : elle va même jusqu’à casser le nez à l’une d’elles. On pense aussi à "Ladybird", film terrible sur une mère célibataire, à qui on arrache un à un ses enfants pour son ivrognerie et sa prétendue incapacité : ici, à l’inverse, l’action est centrée sur la fille mais on retrouve la même misère culturelle (la télé toujours allumée, les émissions kitsch, la culture people pour faire rêver de manière factice...) et la boisson à tout moment, verres lampés, cannettes prestement avalées.

Le thème central en effet n’est-il pas celui du déterminisme social, qui expliquerait le titre, où le mot "tank" - vivier, réservoir - rappelle Bernadette - renvoie à l’enfermement dans sa condition sociale, avec ses codes et pesanteurs, cette façon brusque de se parler, ce ton rogue, ce langage trivial, voire ordurier, par quoi, paradoxalement, s’exprime une profuse tendresse ? Si ce n’est guère le cas de sa mère à l’égard de Mia, sauf à la fin où l’une et l’autre quittées par Connor communient dans le hip-hop, le départ de Mia donne lieu à une scène de séparation émouvante entre l’ado et sa petite soeur : elles s’étreignent tout en se parlant un langage pour le moins trivial. Peut-on sortir de son milieu ? Le message, le dénouement même du film semblent pessimistes : tel le poisson pêché par Connor et qui finit empalé dans la cuisine, les personnages échappent difficilement à leur destin ; pour avoir cru dans le hip hop pour réaliser ses rêves de star et d’épanouissement corporel et artistique, Mia est cruellement déçue et nous aussi avec elle (car on ne cesse d’épouser son point de vue, voire de s’identifier à elle, sauf dans la scène de rapt et de presque noyade) : pour son audition, elle se retrouve dans un bar louche où on lui demande d’être en...body, au milieu de gogo girls, de danseuses prostituées. Et quand elle prend enfin sa vie en main pour échapper tant à sa triste famille qu’à la maison de redressement qui pointe, c’est pour partir avec l’un des garçons qui l’ont agressée, gardien de la jument, un jeune homme qui a appris la tendresse certes mais qui appartient à son milieu - rappelle Chantal. Victime ou coupable ? - connaîtra-t-elle réellement une autre vie ? Qu’importe - dira-t-on ! Quoique plus lucide et désenchantée, Mia, incarnée par une Katie Jarvis, actrice non professionnelle, plus vraie que nature - elle a failli être meilleure actrice à Cannes - est sauvée par sa force et sa résolution....Sauvée malgré sa dureté et son entêtement d’adolescente rebelle, elle l’est aussi par les affres de son âge, par sa découverte émouvante et fébrile de l’amour - fût-ce par le voyeurisme sur le couple de sa mère et de son compagnon, puis par l’expérience fugace et intense qu’elle vit avec Connor : son visage et sa volupté disent son étonnement et sa renaissance ébahis.

Claude


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