LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Journal des débats

vendredi 18 décembre 2009 par Claude

Malgré la froidure, qui n’ avait attiré qu’une petite dizaine de spectateurs en ce jeudi 17 décembre, "Vincere" - ou vaincre, titre inspiré du fameux slogan fasciste - a tenu ses promesses, célébrées par une presse quasi-dithyrambique, par-delà quelques réserves de spectateurs sur la portion congrue faite à la fresque historique (la montée du fascisme n’est pas le propos du cinéaste, de son propre aveu) par rapport au drame intimiste ou sur le caractère baroque, théâtralisé à l’extrême, voire grandiloquent de cette oeuvre qui aurait bien mérité un prix à Cannes : on avait d’ailleurs pensé au prix d’interprétation féminine, finalement attribué à Charlotte Gainsbourg dans "Antichrist", pour Giovanna Mezzogiorno. L’actrice romaine joue une formidable Ida Dalser, première épouse (officieuse), sinon première femme de Mussolini, qui rencontre le futur Duce à Trente en 1907, le retrouve à Milan en 1914 - alors qu’il connaît déjà Rachele Guidi depuis l’adolescence et lui a donné une petite fille, Eda - la future Eda Ciano - en 1910 ; follement amoureuse du jeune et brillant journaliste socialiste et anti-clérical, directeur de "L’Avanti", elle lui donne tout - son corps, son âme, sa fortune - allant jusqu’à vendre son salon de beauté et à vider son appartement pour financer la création d’un nouveau journal "Il Popolo d’Italia", rampe de lancement du Parti National Fasciste ; un mariage religieux (dont aucune trace écrite n’a pu être retrouvée) aurait eu lieu entre Mussolini et Ida Dalser en septembre 1914 juste avant qu’Ida, se précipitant au chevet de son amant blessé à la guerre, ne découvre avec stupeur que l’infirmière penchée au-dessus de lui n’est autre que sa...première femme, Rachele, accompagnée de sa petite fille, Eda, 4 ans déjà ; cela n’empêchera pas Mussolini de donner à Ida un garçon, prénommé Benito Albino, en novembre 1915 - et encore moins d’épouser... Rachele, la rivale d’Ida, un mois plus tard. Ida sera internée parce qu’elle dérange à crier sa vérité et mourra en 1937 d’hémorragie cérébrale après 11 ans de réclusion auprès de bonnes soeurs patelines qui ne lui permettront pas de revoir son fils ; quant à ce dernier, condamné à vivre en pension dans des collèges militaires et également interné, il mourra de marasme en 1942 à l’âge de 26 ans - son père l’ayant fait rebaptiser Dalser puis Berardini du nom de son tuteur préfet de Rome ! Incroyable chassé-croisé de mariages, de naissances, endossés puis reniés par des réclusions ou des falsifications - bigamie cynique et sans complexe d’un personnage sans scrupule, qui aime à dominer, à manipuler les femmes comme les foules. On admirera la scène d’amour entre Ida et le jeune Mussolini, une femme éperdue, se donnant totalement - tandis que, chevauchant sa conquête, l’homme amoureux peut-être mais sûrement dominateur se trahit par ce regard de braise, mi-rapace, mi-félin où brille une lueur fauve. Tout est dans ce regard ; tout le Duce est là, dans cette silhouette nue, féline et massive, qui s’avance vers le spectateur dans un travelling arrière et semble trouer la nuit avec l’arrogance de l’Homme nouveau... A moins qu’il ne faille y voir une image de l’homme en général, en qui luiraient trop souvent le contentement de la chair et l’orgueil de la possession plus que l’amour vrai ?
Le film est une vraie réussite en ce qu’il éclaire la grande Histoire, non par le petit bout d’une lorgnette voyeuriste mais par la tragédie intime et publique d’une femme passionnée, Antigone écrivant des lettres désespérées au roi, au pape, à tous pour clamer son amour, sa souffrance, la trahison subie - Médée entraînant malgré elle son fils dans son naufrage psychiatrique... Mais entendons-nous bien : Bellochio la présente moins comme une folle que comme une passionnée qui va jusqu’au bout de son chemin de croix, qui n’abdique jamais ! Au-delà de l’hystérie qui n’est que la pointe extrême d’une douleur légitime, c’est le combat de la vérité contre le mensonge, de l’amour vrai contre la séduction passagère, de l’individu contre l’appareil politique et de la passion contre la raison d’Etat ou les compromis cléricaux et moralisateurs qui est ici mis en scène : dès lors, la démesure baroque de cette oeuvre, l’exposition futuriste qui tourne à la désillusion amoureuse (Mussolini prenant Ida d’assaut pour la rejeter définitivement !), la musique parfois tonitruante de Carlo Crivelli, la mise en abyme du cinéma projetant l’ombre du Duce dans des images d’archives - oui, cette démesure à la Zeffirelli - osera-t-on dire à la Fellini ? - est à la mesure d’une femme blessée et sans concession. Sans doute y-a-t-il une part de fanatisme amoureux dans l’attitude d’Ida, d’aveuglement devant le dictateur qu’est devenu l’homme tant aimé. A cet égard, l’idée de remplacer l’acteur jouant Mussolini, Filippo Timi, par le personnage historique, en image d’archives, avant de retrouver le même comédien en "fils caché du Duce", en Benito Albino caricaturant les grimaces haineuses et dérisoires de son père démagogue, prononçant des discours en allemand, pour ses camarades étudiants, est remarquablement éclairante : elle témoigne d’une dégradation progressive de la figure de l’homme aimé, jeune militant socialiste, encore apparemment généreux mais déjà fort ambitieux : dans la deuxième partie du film, il n’est plus que cette ombre gigantesque qui se dresse sur un écran de cinéma devant une Ida bouleversée mais ses autres apparitions en images d’archives semblent en dissiper le visage dans un flou onirique, comme si s’éloignait inexorablement l’homme tant aimé, fantôme d’amour, vapeur de folie. On ne saurait mieux dénoncer le fascisme historique, manipulation des âmes, que par le prisme de cette tragédie familiale, dans cet épuisement de l’image amoureuse et cette revanche grotesque du fils renié reniant son père dans une grimace grotesque à la Jérôme Bosch.
Il n’empêche : qu’elle l’ait aimé lui ou qu’elle ait aimé l’amour même, que cette passion ait été une damnation ou une chance ("tout le monde ne peut se vanter d’avoir été la maîtresse du Duce !" - lui susurre une religieuse curieusement concupiscente), elle reste fidèle à elle-même : "Ne m’oubliez pas !’ - criera-t-elle à la fin, toujours prête à jeter des bouteilles ...au fleuve, à grimper aux grilles des asiles comme à l’assaut d’une montagne d’indifférence. A écrire des lettres sans fin et sans nombre qui jonchent sa cellule - pathétique et tragique proclamation digne du Cohen de "Belle du Seigneur" ou du destin inouï d’une autre célèbre recluse : Camille Claudel. Et si c’était elle qui avait vaincu, finalement, par sa soif d’absolu, par son inépuisable révolte ...!?


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