LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Fatalité sociale

vendredi 8 octobre 2021 par Marie-Noël Barnier-Vilain

Premier plan panoramique sur un train qui roule. On le suit aussi longtemps que possible et le panoramique se poursuit une fois que le train a disparu pour laisser le champ libre à une route parallèle sur laquelle arrive une voiture en sens inverse. Annulation du mouvement par le mouvement. Les choses n’évolueront pas, la valise ne sera jamais allégée du poids de la fatalité sociale.

1960
Claudia Cardinale a 22 ans et, cette année là, elle est Fedora pour Franceso Masetti dans I delfini , Ginetta pour Luchino Visconti dans Rocco e i suoi fratelli, Barbara pour Mauro Bolognini dans Il bell’Antonio et Aïda pour Valerio Zurlini dans La Ragazza con la valiglia.

À cause de sa voix rauque et de son italien alors approximatif, l’actrice est, pour trois ans encore, systématiquement doublée dans ses films (jusqu’à Otto e mezzo (Huit et demi) de Federic fellini 1963).
Pour La fille à la valise, elle reçoit Il Nastro d’argento alla migliore attrice protagonista
(Le Ruban d’argent de la meilleure actrice), prix qui lui est aussitôt retiré, le jury s’étant rappelé que le règlement interdit aux lauréats d’être doublés !
Mais elle obtiendra pour ce film dans lequel elle est particulièrement éblouissante, son premier David di Donatello.
Comme le dit Jacques Perrin (lui aussi doublé pour le rôle de Lorenzo), chez Zurlini, tout passe d’abord par les regards, cf le plan fixe de plus d’une minute du visage de Lorenzo, qui regarde Aïda, ivre, danser avec un matamore et qui, comprenant que la soirée qu’il devait passer avec elle est irrémédiablement gâchée, se met doucement à pleurer.
Jacques Perrin deviendra et restera toujours l’ami de Valerio Zurlini et son acteur fétiche. « Valerio fut pour moi un père spirituel et un ami, sa personnalité rayonnante, sa culture prodigieuse étaient, pour le jeune homme autodidacte que j’étais, d’une séduction absolue (…) Par lui j’ai appris que c’était de l’intérieur que l’on “habillait” un personnage, et j’ai compris que même les sentiments, l’âme cachée derrière un regard, pouvaient être traduits dans une écriture cinématographique »
Lorenzo/Jacques Perrin a la beauté juvénile et l’introversion d’un Jean-Pierre Léaud dans Les Quatre Cents Coups. Même ailleurs, Aïda est dans ses yeux brûlants, dans l’intensité de son regard.
Aïda/Claudia, personnage à la dérive ne joue pas les femmes fatales, mais incarne la féminité et la jeunesse. Sa facilité à passer du rire aux larmes en un clin d’œil, sa vivacité évoquent parfois Anna Karina ou encore Jean Seberg.
Zurlini filme les nuques, lieux de la vulnérabilité, les yeux, les mimiques, autant d’éléments qui constituent le puzzle des sentiments.
Ce n’est pas pour rien que l’héroïne se nomme Aida et que Lorenzo passera sur son tourne-disque un extrait de Verdi. Aida et Lorenzo ne finiront pas enterrés vivants mais ensevelis dans leurs classes sociales respectives. L’inversion de la hiérarchie ne peut être qu’un leurre.
Valerio Zurlini est sans doute le moins connu des grands cinéastes italiens.
A la fin de sa vie, après La prima notte di quiete (Le Professeur) en 1972 et Il deserto dei Tartari (Le désert des Tartares) en 1976, ne parvenant plus à monter les projets auxquels il tenait, il se consacrera à sa fonction de directeur de doublage, entre autres pour la version italienne de The deer hunter (Voyage au bout de l’enfer) de Michael Cimino


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