LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Anna (en 12 chapitres)

jeudi 11 novembre 2021 par Marie-Noël Barnier-Vilain

Pour Vivre sa vie, son 4ème long métrage, Jean-Luc Godard s’appuie sur l’ouvrage du juge Marcel Sacotte, La Prostitution (Collection Où en est, n°3) Editions Buchet Chastel 1959.
Déjà abordé dans son court-métrage Une femme coquette, tourné en 1955 à Genève, le sujet de la prostitution devient récurrent dans la filmographie du cinéaste : Après Vivre sa vie, il évoquera de nouveau ce thème dans Masculin-Féminin (1966), Deux ou trois choses que je sais d’elle (1966) La Chinoise (1967) ou encore Sauve qui peut (la vie) (1979)).
La prostitution en métaphore des rapports sociaux et professionnels.

Tout en faisant référence aux films de série B, Godard livre une œuvre paradoxale, qui est autant un tableau réaliste de la prostitution qu’un hommage à sa muse (et épouse) de l’époque, Anna Karina.

Interrogeant le réel autant que la poésie, le cinéma aussi bien que le champ social, Vivre sa vie continue de susciter l’étonnement.
Le film possède une dimension d’enquête sociologique et particulièrement dans le huitième tableau, où une voix off répond à des questions factuelles sur la condition des prostituées en France au début des années 60.
La prostitution comme prétexte pour parler, plus généralement, de l’argent, de l’exploitation et de la domination, mais aussi de la connaissance de soi.
Davantage qu’un pamphlet politique Vivre sa vie fait entrer la philosophie dans le cinéma. Les rencontres successives de Nana et les émotions qui traversent la jeune femme conduisent à une réflexion sur la vie, les rapports entre la pensée et le langage, avec la participation du philosophe Brice Parain lors d’une conversation dans un café où Nana discute avec lui de la définition de l’amour.
Mais le souci documentaire s’accompagne ici d’un profond désir de stylisation, et de distanciation. Vivre sa vie est un film particulièrement composé, mis en scène avec une froideur feinte, où le lyrisme affleure et l’émotion, portée par la musique de Michel Legrand, survient à l’improviste. Le style se refuse à être immédiatement déchiffrable, Godard jouant sur une palette de registres qui va de l’image documentaire au tableau. Vignette, photographie, affiche : autant d’arts pour cerner les multiples facettes du quotidien, et auquel le réalisateur se réfère puisque les « tableaux » qui structurent son film sont en réalité une suite de scènes de vie dans différents quartiers parisiens.
Certains plans surgissent avec une force redoublée : le visage de Nana adossée à une fenêtre ou encore son apparition devant un mur recouvert d’affiches aux formes géométriques. Autant de fragments qui témoignent, de la part de Godard, d’une véritable réflexion sur la valeur du cadrage en tant que dispositif. Le génie de Godard et de son chef opérateur Raoul Coutard, qui inventent sous nos yeux une nouvelle écriture cinématographique, moderne et libre (le film est dédié aux séries B américaines) éclate à chaque plan.
Vivre sa vie et le beau visage triste d’Anna Karina, sur la grisaille du Paris de l’époque est aussi un cheminement vers la mort.
Les tableaux peuvent être appréhendés comme les stations d’un martyre, un chemin de croix souligné dès le début du film par le face-à-face de Nana avec Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, qu’elle va voir au cinéma et qui la fait pleurer. « Je veux mourir » murmure-t-elle.
C’est la première séquence du film.

Anecdotes & remarques

C’est Georges de Beauregard qui a assuré le financement des trois premiers films de J.L. Godard. Vivre sa vie marque une nouvelle collaboration. Pierre Braunberger en est le producteur.
Pour Vivre sa vie J.L. Godard emprunte des codes du cinéma muet et plus spécifiquement les fameux cartons pour annoncer chaque séquence. D’autre part, Anna Karina y est habillée, maquillée et coiffée comme Louise Brooks. Cela ne plaît pas du tout à Anna Karina qui se sent enlaidie.
A cette époque, comme J.L. Godard, André S. Labarthe venait de quitter les Cahiers du Cinéma et préparait son vaste projet de documentaires intitulé Cinéastes de notre temps. Il apparait dans la séquence d’ouverture du film et n’est montré que de dos.
Sur le tournage Anna Karina tente de se suicider par absorption abusive de médicaments. Au moment où est réalisée la séquence finale, elle frôle de nouveau la mort en manquant de se faire écraser accidentellement par une voiture. Il s’en suit de nombreux retards de production.
Pris par un calendrier très chargé, et pour répondre à un autre engagement, Raoul Coutard doit abandonner le tournage. C’est Charles L. Btsch qui devient le nouveau chef opérateur du film.
Déstabilisés par la situation, le producteur Pierre Braunberger et Godard se fâchent et ne s’adressent plus la parole. Godard retire alors le rôle d’Yvette, une prostituée et amie de Nana, à Gisèle Hauchecorne, la femme de Braunberger et l’attribue à Guylaine Schlumberger l’épouse d’un autre producteur, Eric Schlumberger, connu pour être l’ennemi juré de Pierre Braunberger.
Le texte lu par Godard en voix-off dans le dernier tableau est extrait de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, Le Portrait ovale.
Jean Ferrat apparaît dans une scène, devant un jukebox qui joue l’une de ses chansons, Ma môme.
Le jeune homme taciturne qui joue au billard, puis qui lit Edgar Allan Poe est joué par Peter Kassovitz, père de Matthieu Kassovitz.


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