LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Sur le roman de Balzac

lundi 17 janvier 2022 par Claude

Illusions perdues, “volume-monstre” de 780 pages selon Balzac, 8ème de la grande fresque de La Comédie humaine, le meilleur et le plus long du romancier pour Proust, trouve place dans les “Études de moeurs”, à la fin de la section “Scènes de la vie provinciale”, juste avant les “Scènes de la vie parisienne”, ouvertes par Splendeur et misères des courtisanes. Ce roman tripartite, dont l’action se situe sous la Restauration, au début des années 1820, a fait l’objet d’une longue genèse et d’une publication heurtée, entravée par les dettes et brouilles éditoriales, s’étalant sur pas moins de 10 ans si l’on part de l’idée germinale.
La 1ère partie, intitulée finalement “Les deux poètes”, mettant en scène l’amitié provinciale et les rêves littéraires et créateurs de Lucien de Rubempré, roturier par son père pharmacien Chardon et noble par sa mère de Rubempré et de David Séchard, héritant de l’imprimerie d’un père avare et odieux, est parue en février 1837 sous le titre d’”Illusions perdues”, développant une nouvelle d’une centaine de pages conçue en 1833.

La partie centrale, “Un grand homme de province à Paris”, qu’a seule retenue (à part un bref résumé et rappel de la 1ère partie) le cinéaste Xavier Giannoli dans son adaptation du roman, paraît en juin 1839 – le titre, passablement ironique, évoquant le parcours parisien de Lucien qui a suivi sa muse et protectrice angoumoise Louise de Bargeton mais, aussitôt délaissé dans la capitale, rencontre la belle actrice Coralie et fourvoie son talent littéraire dans les compromissions du journalisme, tiraillé entre son mauvais génie l’articlier Etienne Lousteau et l’austère et exigeant écrivain Daniel d’Arthez, du Cénacle.
Enfin, après bien des déboires théâtraux (avec le refus de L’École des ménages et l’interdiction de son Vautrin) et journalistiques – la Revue parisienne, nouvellement créée par Balzac en 1840, dure à peine deux mois, les financiers se retirant ‒ publie en 1843, d’abord en feuilleton, David Séchard ou Les Souffrances de l’inventeur : Lucien, de retour à Angoulême après la mort de Coralie, l’échec de ses ambitions littéraires et l’effondrement de sa carrière journalistique, ses anciens amis libéraux se retournant contre lui après son passage dans le camp monarchiste, retrouve sa soeur Ève et son beau-frère David aux prises avec des concurrents carnassiers, les frères Cointet, aidés par le sinistre et cynique avoué Petit-Claud, qui exploitent en le ruinant la découverte par le jeune imprimeur d’une pâte à papier bon marché d’origine végétale ; en somme, le drame de l’ambition déçue, de la naïveté manipulée et de la corruption des âmes se rejoue sur un mode mineur, dans la médiocrité bourgeoise provinciale et non plus dans l’éclat aristocratique parisien, au milieu de cloportes et non plus des cygnes royalistes ou des canards journalistiques, avec de moindres conséquences : le jeune couple, plus heureux et fataliste qu’ambitieux et aigri, se retirera sur les terres du vieil imprimeur, qui leur laisse un héritage conséquent. De son côté, Lucien, au bord du suicide pour avoir émis des billets à ordre avec la signature contrefaite de son beau-frère envoyé en prison pour dettes, et être retombé dans ses prétentions aristocratiques (il espérait à Paris recouvrer par une ordonnance le nom de Rubempré), rencontre Vautrin, nouvelle âme damnée qui le cornaque vers les nouvelles aventures parisiennes de Splendeurs et misères des courtisanes.

Il y aurait tant à dire sur ce roman foisonnant, à la prose hétéroclite charriant récits, descriptions et dialogues (au point que Proust a pu parler d’”absence de style” pour Balzac), offrant de longues digressions évocatrices (l’imprimerie du père Séchard au début du roman, la Galerie de Bois du Palais-Royal où se côtoient symboliquement commerces, prostituées et librairie de Dauriat) ou explicatives (l’histoire de la pâte à papier au beau milieu de la déclaration d’amour d’Éve et David dans “la soirée (…) au bord de l’eau”, le “compte de retour” des avoués de province où, chiffres et additions en colonnes à l’appui, Balzac se souvient de ses premières études de droit et règle ses comptes…) : le romancier, le premier à intégrer un savoir non plus simplement moral et psychologique sur ses personnages mais scientifique (fût-il indigeste et peu fondu dans la narration littéraire) ne proclamait-il pas dans la préface du Cabinet des antiques : “ (le romancier) ne saurait-il pas être admis au bénéfice accordé à la science, à laquelle on permet, alors qu’elle fait des monographies, un laps de temps en harmonie avec la grandeur de l’entreprise ?” Mieux ou plus déconcertant pour des générations de lycéens ou des lecteurs peu avertis, Balzac nous prend régulièrement par la main, n’hésitant pas à interrompre son récit, au risque d’en casser le rythme ou de détruire l’illusion romanesque, par un métadiscours plus ou moins appuyé ou ironique : des connecteurs tels “voici pourquoi” ou des phrases comme “mais le lecteur a sans doute besoin qu’on revienne sur ceci ou qu’on lui explique cela” viennent régulièrement ponctuer le propos de l’écrivain, rappelant à la fois le “réalisme” de Balzac censé s’effacer devant son sujet (bien que le romancier détestât les étiquettes) et l’omniscience ou omnipotence créatrices du marionnettiste tirant les ficelles. Nous en discuterons lors du débat mais le pari était risqué pour le cinéaste dans son adaptation : il fallait à la fois donner du rythme au film, en restituant la richesse narrative du roman d’où le choix de la seule 2ème partie du roman, déjà si trépidante, et rendre le foisonnement descriptif et didactique du “volume-monstre” : Xavier Giannoli a choisi de ne traiter qu’en arrière-plan l’intrigue sentimentale et les émois poétiques de Lucien et Louise de Bargeton, dans un rappel initial de la 1ère partie du roman et des scènes en pointillé entre le jeune poète et sa “muse départementale”, en la dynamisant toutefois par une relation... charnelle qui n’est pas dans le roman ‒ actualisation d’une virtualité romanesque ou concession à l’esprit du temps et au goût du public ? Par ailleurs, il a exhibé (tel Balzac), pour rendre ce tissu serré du roman, les coutures de la voix off, procédé cinématographique dont on peut interroger l’intérêt ou l’ampleur : hommage à la prose du romancier, facilité narrative ou effet de rythme modulant et introduisant les scènes les plus marquantes ?

De ce roman sur la création artistique, Xavier Giannoli a retenu essentiellement dans son film la question du journalisme qui apparaît bien dans le roman comme un dévoiement, voire une prostitution de la littérature, incarnée à la fois par Daniel d’Arthez, l’écrivain du Cénacle, travailleur, austère et exigeant, futur auteur d’une Histoire de la France pittoresque (matrice de La Comédie humaine ?) sacrifiant tout à son art dans sa chambre-mansarde ou ses longues heures à la bibliothèque Sainte-Geneviève où il rencontre Lucien ‒ et par “notre héros”, comme dirait son créateur : Lucien Chardon, qui rêve de n’être plus que Lucien de Rubempré, est en effet l’auteur d’un recueil de poèmes Les Marguerites, qu’il lit, crucifié par leur béotisme, aux aristocrates d’Angoulême invités par Louise de Bargeton, Emma Bovary avant l’heure dans cette Restauration frileuse, méprisant les artisans et commerçants de l’Houmeau, la ville basse ‒ sourde aussi bien au libéralisme naissant, à la bourgeoisie montante, qu’à la noblesse insigne de Paris incarnée par la marquise d’Espard (une Jeanne Balibar sifflante et venimeuse) : dans le chapitre “les sonnets”, il en donnera un large aperçu à son ami jaloux et mauvais ange, Étienne Lousteau qui lui donnera le “bon conseil” de renoncer à la littérature, comme les libraires Doguereau et Dauriat, qui rejettent la poésie, genre selon eux invendable, rivé à ses “chevilles” métriques. On pourrait croire dès lors que la prose de Lucien va connaître un meillleur sort mais il n’en est rien : L’Archer de Charles IX, roman historique inspiré de Walter Scott, sera certes acheté par les libraires bien-nommés Fendant et Cavalier mais revendu à bas prix juste avant leur faillite à des colporteurs qui écouleront le livre comme un vulgaire “bonnet de coton”...Et pourtant, le livre était potentiellement bon : il est retravaillé par D’Arthez et ses amis du Cénacle, absents du film (car la vertu n’est sans doute pas artistiquement très stimulante, nous dit le réalisateur), émondé de ses dialogues interminables, rééquilibré dans une vraie tension entre le récit et la description, humanisé là où le romancier écossais délivrait une vision univoque et traditionnelle de la femme : en 1824, apprenons-nous, le livre connaîtra enfin un vrai succès grâce notamment à une préface de D’Arthez. Tout se passe comme si la littérature était moins œuvre tangible que work in progress, virtualité actualisée par les critiques et lecteurs, absolu et totalité inaccessibles dont le livre constitué, telle La Comédie humaine demeurée inachevée, ne serait que l’asymptote douloureuse...

Dans cette évocation de la littérature, Balzac nous livre un “autoportrait dissocié” selon l’expression de Patrick Berthier (dans sa préface des Illusions perdues en Livre de poche Classiques) en se dépeignant et se diffractant en D’Arthez, Lucien et Raoul Nathan, dramaturge et romancier éreinté par le premier article du jeune poète et dont le cinéaste fait une recréation, une “typisation” balzaciennes, Nathan d’Anastasio, à la fois le journaliste intrigant du roman, le poète mondain et aristocratique Canalis et un peu de D’Arthez, le créateur sensible qui veut protéger Lucien des sirènes journalistiques, du succès facile et surtout de lui-même, de son arrivisme veule et de son tempérament purement jouissif et velléitaire.
Illusions perdues constitue à la fois une ode à la création littéraire et une déploration de son “illusion” dans un monde voué à l’argent, de son adultération par le journalisme et le règne de l’argent qui renverse la valeur littéraire en valeur marchande. Significatif du propos balzacien est l’ambivalence permanente des termes de “poète” et de “poésie” dans le roman. Positivement, le poète est un être supérieur, albatros baudelairien “exilé sur le sol au milieu des huées”, que “ses ailes de géant empêchent de marcher” ou “cygne” mallarméen pris dans la glace de l’aristocratie angoumoise ‒ et la poésie l’idéal supérieur d’une littérature vécue comme un effort créateur et une nécessité intérieure au-delà des compromis, des effets de mode ou de la quête monétarisée de la gloire. À ce titre, Lucien incarne bien la pureté lyrique du poète romantique, tel Lamartine publiant ses Méditations poétiques en 1820, dans les années de l’action romanesque, lié paradoxalement au monarchisme ultra-catholique de la Restauration, tandis que la presse libérale, progressiste défend autour de Lousteau et Finot l’esthétique ...classique : faut-il rappeler que Vigny, Musset et le premier Hugo étaient nobles et royalistes ? En même temps, jusque dans le titre de la première partie, “Les deux poètes”, Lucien paraît d’abord naïf et ridicule, si sympathique que cela le rende-t-il d’abord, aussi inadapté que son ami et beau-frère David à la “prose du monde”, à ce prosaïsme fascinant et écœurant que seul sans doute le roman balzacien peut assumer et conjurer.

Quant à l’évocation du journalisme proprement dit, du règne de l’opinion dénoncé par l’allégorie des “canards” (fake news, petite feuille et mauvais journal) ou des pigeons voyageurs (l’opinion si labile, les lecteurs manipulés ?), nous laisserons la parole à notre invité Daniel Schneidermann, qui nous guidera sans doute dans la jungle de la presse et de ce vocabulaire spécialisé dont Balzac, grand philologue, fut le promoteur scientifique dans ses romans ; le journaliste de Libération nous proposera sans doute, en s’appuyant sur les éclairants parallèles avec l’actualité voulus par le cinéaste, bien des Arrêts sur image : comment “brocher” un article, “échiner” un personnage public ou un ennemi politique, rédiger des “tartines”, publier (et donc exercer) un “chantage”, à moins qu’il ne s’agisse d’une simple “blague” (une attaque personnelle quand même) ? L’essentiel demeurant, mais rassurons-nous grâce au film de Xavier Giannoli (!), que le roman de Balzac ne finisse pas, tels certains livres sur un rayon déshérité de libraire, en “rossignol”…

Claude


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