Plus profondément, cette œuvre illustre, mieux : incarne les thèmes fondateurs de la tragédie : l’éternel combat des pères et des fils, fait d’admiration, d’(in)gratitude, de jalousie réciproque ; le silence des mères - soumission ancestrale ? présence muette mais intense ? - la reconnaissance sociale, familiale, le sacrifice de sa conscience, de nobles valeurs à d’obscures ambitions, à de froids principes sociaux ou politiques (la fameuse opposition entre la loi du cœur incarnée par Antigone et la loi politique défendue par Créon) ; la rédemption, chrétienne ou profane, par un lent travail sur soi pour se remettre de ses erreurs passées et se faire pardonner de l’autre qu’on a sacrifié - fut-il blessé, fut-il lui-même mort ou promis à la mort...
La force de ce film est d’incarner ces obsessions, ces mythes originels dans un scénario minimal et une mise en scène épurée. L’histoire est on ne peut plus simple : Adam, la soixantaine, qui adore son fils Abdel et vit avec lui de rares moments d’effusion dans la piscine d’un hôtel de luxe de N’Djamena, havre de paix paradisiaque et...artificiel dans un pays déchiré, partage avec lui le statut envié et ouaté de maitre nageur dans ladite piscine. Rien ne semble devoir entamer le bonheur du père et la complicité filiale, pas même le déclassement social de l’ancien champion de natation que fut Adam. Las ! La propriétaire chinoise, soumise aux diktats de ses investisseurs, se voit obligée de procéder à des compressions drastiques de personnel : après le cuisinier - ah ! ce plan de pastèque coupée avec une amoureuse gourmandise - notre surveillant de baignade doit lui aussi céder la place à...son fils, désormais seul maitre nageur de la piscine : il se retrouve portier de l’établissement à la place d’un collègue lui-même congédié. La pilule est amère d’autant que la tension monte, que la guerre fait rage aux portes de la ville, que le chef de quartier le harcèle : Adam doit participer à l’effort de guerre en faveur du gouvernement contre les rebelles, soit par de l’argent, soit en nature, en offrant à son pays un homme robuste en age de combattre, son fils par exemple - lui explique le potentat local. On remarquera d’ailleurs que l’arrière-plan politique - la guerre, la menace des rebelles - ne vient que rarement polluer, et encore moins envahir le drame familial : seules quelques touches, des tirs épars, le vrombissement d’un hélicoptère, viennent rappeler le terrible contexte dans lequel se débattent les personnages. On est bien dans la tragédie, intime, intériorisée, où la tension dramatique, où l’intensité émotionnelle se concentrent sur les personnages, les sentiments, les silences et regards : rarement film aura été aussi peu bavard. Toujours est-il que finalement, alors qu’il aurait sans doute eu les moyens de payer - il est après tout propriétaire d’une maison ! - il vend son fils, plus par omission, par lâcheté que par volonté expresse : il se cache en effet lorsque les miliciens viennent le chercher, laissant seule sa femme éplorée...
La beauté et la subtilité de ce drame tiennent à l’ambiguïté de la mise en scène alors même que le geste d’Adam semble clair - récupérer son poste de maitre nageur en sacrifiant son fils : tout se passe dans le silence, le non-dit, au point qu’on se demande s’il a finalement accepté ce marché, s’il pouvait faire autrement que céder à ce chantage : à quel moment a-t-il dit oui, scellé le pacte diabolique ? Là où "Ressources humaines" de Laurent Cantet théâtralisait l’affrontement père-fils au prix d’un sacrifice du père soumis au licenciement et d’une révolte du fils, dans un contexte social il est vrai bien différent, "Un homme qui crie" choisit le silence - et la honte lentement bue et peu à peu dépassée par la traversée du désert et la descente aux enfers d’un fleuve purificateur.