Marina Otero choisit ici, dans ce documentaire où elle s’efface, refusant la voix off comme la théâtralité de plans larges sur les réunions ou de gros plans systématiques sur les personnages, de laisser parler les ouvrières d’une fabrique de lingerie féminine, "Starissima", située à Saint-Cyr-en-Val, près d’Orléans. Cette société n’assure que la conception et le conditionnement des modèles ainsi que leur réalisation en quelques exemplaires pour les distributeurs - Auchan, Leclerc - qui font fabriquer ensuite les sous-vêtements en Chine, à bas coût, en grande quantité : les produits reviennent enfin dans la fabrique qui les redistribue. La réalisatrice a suivi pendant trois mois les discussions sur l’avenir de cette entreprise de 50 ouvrières, menacée de fermeture mais disposant de six mois pour trouver une éventuelle solution de rachat entre dépôt de bilan et liquidation définitive par le tribunal. Entre mai et juillet 2009, les employées, sollicitées et guidées par six cadres, quatre femmes et deux hommes, l’ancien adjoint du patron et Denis, le chef des commerciaux, vont créer une Scop, autrement dit une coopérative pour tenter de sauver l’entreprise. Chaque voix de salarié comptera dans la décision autant que celle d’un cadre : les employées seront actionnaires majoritaires. Par ailleurs, chaque employé est invité, par un engagement moral et une signature de confiance, à investir dans le projet un mois de salaire. Le patron, qu’on ne voit pas mais qu’on devine comme une force occulte (hostile ?), propose de créer deux sociétés : outre la Scop, une société de production qui passera les commandes et ira chercher les clients. Ce plan est refusé, les ouvrières et les animateurs de la Scop y voyant une traîtrise, une façon de leur couper l’herbe sous le pied en délocalisant totalement la production et en assurant également l’essentiel de la commercialisation.
Hélas, pour d’obscures raisons, le principal client, l’hypermarché Cora, se retire du jeu en dé- référençant dans ses magasins la marque de l’entreprise, ce qui représente une perte de 30 % du chiffre d’affaires : il ne reste plus que 2 gros distributeurs et les banques retirent vite leur appui. C’est donc un échec, malgré le courage et la détermination des ouvrières solidaires.
Ce documentaire de Mariane Otero, présenté à Cannes dans le cadre d’ACID, l’Association pour le Cinéma Indépendant et sa Diffusion, témoigne, comme le relève un article du cinéclub de Caen, d’une inversion salutaire du processus d’intrusion, d’invasion d’une télé soi-disant d’actualité et de reportage, voyeuriste et spectaculaire, dans les salons : ici, rien que de la sobriété, une parole nue, horizontale, sans fioriture, les doutes et hésitations des ouvrières, leurs discussions entre elles ou avec leurs conjoints avant de s’engager davantage, une tranquille revanche féministe sur le pouvoir occulte des males, le témoignage pittoresque, bigarré d’une employée africaine, l’histoire amusante du "poulet" d’une ouvrière vietnamienne. Si l’absence du patron semble gommer la rudesse des conflits sociaux, elle n’en souligne que davantage, en creux, l’omniprésence occulte du pouvoir managérial et financier. Fraternité et responsabilité de l’économie sociale et solidaire - chacun est renvoyé à soi-même et au collectif, dans cette belle parabole, ni froidement distante, ni trop empathique, sur la démocratie, l’information et l’éducation politiques : lorsqu’il s’agit de s’engager, une employée pose la question, bien légitime, de la somme à investir, hésitant à donner ainsi un mois de salaire : un cadre lui répond que l’essentiel est l’engagement même, c’est-à-dire la confiance et la solidarité actives qui fédèrent les énergies et créent une dynamique, quel que soit le prix initial à payer, dont on pourra toujours discuter ensuite.
Le combat syndical le montre sans cesse - et les récentes grèves ou manifestations crûment (cruellement ?) : l’engagement est un acte de foi, lucide et aveugle, nécessaire et toujours entravé.
Claude