LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Journal des débats

mercredi 15 décembre 2010 par Claude

"Chantrapas", le dernier film du cinéaste géorgien Otar Iosseliani, est une œuvre déconcertante, à la fois burlesque et satirique, décalée et polémique qui, subtilement autobiographique, aborde avec une légèreté toute poétique, une loufoquerie doucement impertinente, le problème majeur de la création artistique. Le titre même, "Chantrapas", allusion à la tradition géorgienne de la ritournelle et à la pratique élitiste du chant, notamment français, dans l’aristocratie russe, se réfère à l’image péjorative de l’artiste, le "bon à rien" ou Taugenichts de la poésie romantique allemande.

Ce film, interrogation sur le cinéma et mise en abyme du 7ème art, évoque le parcours d’un jeune cinéaste, Nicolas, face à la censure politique en Géorgie, économique et administrative en France - échos directs des difficultés rencontrées par le cinéaste lui-même, avec "Le Chant de la fleur introuvable", court métrage interdit dans son pays natal ou sa 1ère réalisation hexagonale, "7 Pièces pour cinéma noir et blanc", intégrée en 82 aux "Lettres d’un cinéaste". A l’image des critiques, assez partagées, les Cramés auront été sensibles à la poésie de ce film, aux silhouettes esquissées ou caricaturales des censeurs - pauvres fonctionnaires de l’interdit vomissant aux toilettes l’absurdité de leur tâche ou producteur chaplinesque, aristo pincé et bavard enjoué, marmonnant et tatillon, joué par Pierre Etaix - au paradis de l’enfance avec ce vol d’icônes à un pope pouilleux et ivrogne, ce grand-père bagarreur qui ne supporte pas qu’on lui marche sur les pieds en dansant, aux fantasmes de la sirène ou de la vouivre - tout en regrettant peut-être le côté un peu répétitif et inexpliqué, autour d’obscurs impératifs commerciaux, de la 2ème partie française, l’insistance mise sur les obstacles à la création, les empêcheurs de filmer en rond, censeurs ou producteurs, le flou et l’inachèvement de la figure centrale du créateur : à vouloir insister sur la dépossession permanente du réalisateur, sur le contrôle de son travail émietté, voire éclaté à chaque étape de sa réalisation, le cinéaste - et le spectateur avec lui - semblent se prendre les pieds dans ces mètres de pellicule déroulés et coupés, au point qu’on ne voit rien ou presque de la création de Nicolas, de sa démarche personnelle, un rouleau compresseur écrasant des fleurs dans une satire du réalisme socialiste, des images de train, des photos. On a parfois l’impression, aussi, que les censeurs ne croient pas à leur rôle, Iosseliani à sa propre dénonciation de la censure, tant l’atmosphère générale du film semble surannée, décalée, poétiquement tournée vers l’enfance, lieu de toutes les mythologies, de toutes les créations débridées.

L’essence de l’artiste entravé semble se diluer, se perdre dans l’anecdote ou le souvenir évanescent.

Claude


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