Ceci n’est pas un film (journal des débats)
"Ceci n’est pas un film" de Jafar Panahi et Motjaba Murtahmasb est une oeuvre étonnante dont le titre paradoxal, voire provocateur dit, au-delà de la référence surréaliste à Magritte, l’impossibilité politique ou pratique et pourtant la réalité têtue, irréfragable. On sait, avec le théâtre classique, les grands rhétoriqueurs ou les exercices de style oulipiens, à quel point la contrainte formelle, les codes moraux ou politiques, peuvent s’avérer envers et contre...tous créateurs, voire prolifiques : on sait aussi que les dictatures n’ont jamais pu étouffer les voix d’un Lorca ou d’un Jara quand bien elles ont pu s’en prendre aux corps, les supprimer ou les mutiler.
Plus rare est ce film minimal et véritablement funambulique, entre vacuité et émotion, entre absence de moyens et présence fulgurante de l’art, récit d’une journée de réclusion - d’assignation à résidence - qui parvient à nous captiver par les petits riens du quotidien, à constituer un acte de résistance, voire de révolte contre le pouvoir iranien, par la grâce d’une caméra vidéo ou d’un portable et à proposer une réflexion spéculaire sur le cinéma et plus généralement sur la création artistique par le jeu de l’acteur, la lecture ou la mise en scène d’un scénario sur le tapis d’un salon – sans oublier les DVD et extraits de ses films que le cinéaste passe sur sa télévision.
Quand Big Brother est au pouvoir et que les télécrans nous surveillent, la seule ressource est de leur opposer nos propres images et notre création passée dans le huis-clos étouffant d’un appartement ; au présent, et c’est déjà beaucoup, nous ne pouvons que jouer avec la censure, en la contournant ou en exploitant ses failles, puisqu’après tout celle-ci n’interdit à la lettre ni de jouer ni lire un scénario – même si elle vous emprisonne ou vous assigne à résidence pendant 6 ans et qu’elle vous interdit de tourner des films, de voyager ou d’accorder des interview aux médias pendant 20 ans. La genèse et les avatars de ce film constituent un véritable défi aux autorités puisque Jafar Panahi, membre théorique du jury de Cannes 2010 présidé par Tim Burton, n’avait pu s’y rendre, représenté par une chaise vide symbolique, que ce film nous est malgré tout parvenu dans une clé USB cachée dans un gâteau transmis par une femme aux responsables du dernier festival : et, comme si cela ne suffisait pas, son compère Murtahmasb qui vient le filmer dans son appartement a lui aussi été inquiété par le pouvoir et appréhendé à l’aéroport de Téhéran alors qu’il se rendait en France pour tenter de promouvoir le film.
Paradoxe de cette œuvre vécu en son temps par Flaubert pour "Madame Bovary" ou dans "Une vie" de Maupassant : comment traduire l’ennui sans ennuyer ? Toujours est-il qu’ici on ne s’ennuie pas un seul instant, entre les coups de fil à l’avocate – une femme oui luttant contre la dictature – les tribulations d’un iguane sur le canapé - métaphore de l’artiste entravé, condamné à de subtiles et modestes contorsions ? - la leçon de cinéma avec le scénario spéculaire d’une jeune femme de famille ouvrière conservatrice à qui ses parents interdisent de poursuivre des études de beaux-arts à Téhéran – les repérages au scotch animant pourtant l’espace, portes, couloirs, faux ami mouchard, suscitant jusqu’à des bribes de dialogue, le film "Le Miroir" où la jeune actrice refuse de tourner, l’irruption du concierge remplaçant, lui aussi étudiant, racontant sa vie, ses peurs et ses hantises... La réclusion parvient par un dernier paradoxe sinon à résister à l’oppression, du moins à faire un dernier pied de nez au régime, avec le passé du gardien, la verticalité de l’échappée dans l’ascenseur, la sortie jusqu’à la grille de l’immeuble : la fenêtre ouverte sur la ville en liesse et les feux d’artifice de la Fête du feu proclament la force du refus comme autant de lueurs d’espoir ou de détonations de révolte.
Claude
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