Jean-Claude Carrière, un homme de lettres avec des références solides, donc : Khâgne, E.N.S. Sorbonne.... Mais, je le cite à son tour, "avec le privilège, également, d’être né dans un siècle qui a inventé un nouveau langage. Le cinéma, la radio, l’enregistrement du son et de l’image ont nécessité de nouvelles techniques d’écriture". En effet, après la publication de son premier roman, Lézard, publié d’entrée chez Robert Laffont, ce dernier lui demande une novélisation des films de Jacques Tati.... Les Vacances de monsieur Hulot, et Mon Oncle, seront d’ailleurs, par la suite, illustrés par Pierre Étaix. Je cite à nouveau J.C.Carrière :
"J’étais étudiant et j’ai participé à un concours, consistant à écrire le premier chapitre des Vacances de Monsieur Hulot. Tati a choisi le mien. En fait, c’est Pierre Étaix qui l’a lu et lui en a parlé. C’est comme ça que j’ai mis un pied dans le cinéma."
Lors de la rencontre avec J. Tati, ce dernier comprend en une minute qu’il ne sait rien de la manière dont on fait un film. Et il dit à Suzanne Baron, sa monteuse :
"Prenez ce jeune homme et montrez-lui ce que c’est que le cinéma."
"C’est à elle", je cite J.C. Carrière, "que je dois mon initiation : huit jours sur Les Vacances de Monsieur Hulot, dans la cabine de montage, une pièce sombre où vous découvrez une mysterieuse machine à levier. Deux semaines dans une grotte initiatique où elle m’explique, en montrant le scénario d’un coté, et l’écran de l’autre, que tout le problème, c’est de passer de ça à ça..."
Le scénariste découvre donc que sa formation littéraire, aussi solide soit-elle, ne suffit pas car au cinéma c’est l’image qui raconte l’histoire... Pierre Étaix, l’assistant de J. Tati, vient le voir de temps en temps pour lui indiquer comment on compose une image, on tourne un plan, un son se crée...Car de son côté, ce dernier avait rencontré sur le tournage de Mon Oncle, un producteur qui lui propose d’écrire et de réaliser un court métrage : Le petit citoyen. Le projet reste à l’état d’essai. Mais plusieurs gags de ce film seront repris, par la suite, dans Le Soupirant. Je cite Jean Claude Carrière :
"C’est avec Etaix que j’ai commencé à faire du Cinéma. Cela remonte à 1958. Se dessinait déjà le personnage du Soupirant. Mais personne, à l’époque, n’a voulu voir ce film. Ensuite, j’ai été appelé sous les drapeaux et j’ai passé pas mal de temps en Algérie (pendant plus de 2 ans). Nous avons continué à correspondre, à cherche des idées, et même à écrire des scénarios par correspondance. Je suis revenu en 1961, nous avons tout de suite déposé, chez les producteurs, des scénarios de courts métrages... "
En 1960, Jacques Tati et Bruno Coquatrix demandent à Pierre Étaix de faire partie du spectacle Jour de fête à l’Olympia. C’est une réussite et un producteur le conduit à la réalisation de "Rupture". Ce premier court est d’abord tourné en 16mm muet, en vue d’une diffusion télévisuelle pour La boîte à sel de Pierre Tchernia, puis il sera enfin produit en 35mm. Il sortira neuf mois plus tard en première partie du film "La guerre des boutons" d’Yves Robert, et les distributeurs, jusque-là, ne lui portaient guère d’intérêt.
Puis Pierre Étaix obtient l’Oscar à Hollywood avec son deuxième court métrage, "Heureux Anniversaire", toujours avec Jean-Claude Carrière. Malgré cette prestigieuse consécration, le producteur est réticent pour un éventuel long. Je cite Pierre Etaix : "Avec Carrière, nous voulions tout simplement raconter l’histoire d’un type maladroit qui ne sait pas aborder les filles." Le producteur accepte finalement l’idée d’un long métrage, mais avec une économie de moyens, malgré l’Oscar. Je cite J.C. Carrière :
"J’ai participé également à toute la préparation et au tournage complet du Soupirant parce que je crois qu’un scénariste ne peut pas ignorer les problèmes techniques que pose la réalisation d’un film. Pendant le tournage, (nous avions assez peu de moyens), je crois que j’ai fait à peu près tous les métiers du cinéma. Nous étions tellement pauvres, à cette époque, que quinze jours avant le début du tournage dans un vieil hôtel particulier en démolition, nous montions nous-mêmes les décors, Pierre et moi. Nous étions deux, avec des outils et des pots de peinture, en train de fabriquer des meubles, de peindre, de rapetasser une pièce de notre mieux. Nous n’avions même pas un machiniste pour nous aider ! Pierre connaissait beaucoup mieux que moi la technique cinématographique, moi je la découvrais entièrement, au niveau du marteau et des clous."
Pour un brillant homme de lettres, quelle drôle de situation ! Sortir de l’E.N.S. pour bricoler des décors !
Je reprends :
"Je savais très vaguement ce qu’était un objectif, et pendant le tournage, je me suis renseigné de mon mieux. J’ai même été perchman, d’un bout à l’autre. Sans oublier la décoration, les accessoires, le bricolage."
Des conditions de tournage difficiles alors que tous deux sont suprêmement oscarisés, il ne faut pas l’oublier...Pierre Étaix dit d’ailleurs que ce n’est pas "l’oscar qui fait vivre, qui amène des rires". Je continue avec J.C. Carrière :
"Harold Lloyd, Keaton et les autres avaient des équipes de gagmen qui leur cherchaient des gags. Ils étaient deux cents ou trois cents. Il arrivait, par exemple, que Buster Keaton, lorsqu’on lui apportait des gags, dise : "Très bien mais ce n’est pas pour moi, c’est plutôt pour Lloyd" ou vice versa. Si Étaix et moi avions eu des gens pour nous apporter des gags, cela nous aurait aidé énormément, mais nous n’en connaissions pas. Il y a aussi la question financière ! Comment les payer ces gens-là ?
Et puis, dans le fond, nous en avons pris l’habitude. Nous ne sommes que deux, c’est peu, souvent nous échouons sur telle ou telle idée, nous manquons de collaborateurs. Mais d’un autre côté, cette solitude à deux crée entre nous, dans le travail, une espèce d’intimité qui a aussi son charme. Nous ne sommes que deux, mais nous sommes deux, certains jours on se dit que c’est déjà beaucoup." Néanmoins, il avoue : "J’ai dû le quitter, parce que je devais réellement travailler par moi-même ; j’étais marié et j’avais un enfant, je devais gagner un peu plus que ce qu’il pouvait me donner".
Car Pierre Étaix, par ailleurs homme de cirque, à la ville comme à l’écran et dans "Le Soupirant" aussi, est un cinéaste discret, humble, qui occupe une place à part, comme Jacques Tati et pour les mêmes raisons... Par exemple, il n’y a pas, au générique de notre film, de stars grand public car la star, c’est le gag... Notre film, d’ailleurs, critique le star système... N’empêche que le film sera un énorme succès public et critique : en 1963, "Le Soupirant" obtient le prix Louis Delluc. Puis suivront "Yoyo", "Tant qu’on a la santé", et "Le Grand Amour". La même année, Jean-Claude Carrière collaborera, entre autre, pendant vingt ans avec Luis Buñuel (qui avait aimé "Le soupirant" pour son influence burlesque chère aux surréalistes). Mais aussi Louis Malle pour "Le Voleur", programmé en avril : Pierre Étaix y interprète le rôle d’un pick-pocket.
Un apprentissage du cinéma sur le tas : paradoxe d’un homme de lettres qui débute avec des réalisateurs qui donnent le primat au visuel, comme dans les films muets. En effet, Jacques Tati se présente comme le continuateur direct des burlesques américains. C’est lui qui a remis à la mode les "masterclowns" Keaton, Laurel et Hardi et Max Linder..."Le Soupirant" n’est que fines trouvailles, visuelles ou sonores, des effets comiques à la chaîne. Pas de comédie bavarde. Même la scène clé du film, celle de la déclaration amoureuse, scène "cliché" par excellence, est piratée sur le plan du langage, magistralement, vous verrez comment. Le scénariste renonce au traitement littéraire mais non au traitement visuel du mot. Autre exemple : J.C. Carrière, grand amateur de jazz, collaborera avec des grands noms comme Boris Vian et écrira des chansons, entre autre, pour Juliette Greco. Mais l’homme d’image Pierre Étaix se méfie de la musique au cinéma et à ses yeux, seul C. Chaplin a su l’utiliser, parce que c’est lui qui la faisait justement : elle doit fonctionner avec l’image sans redondance et surtout sans nuire au gag. Aussi, vous le verrez, pour ne pas déstabiliser le comique de la scène, Pierre Étaix demande à son scénariste, certes, de lui écrire une chanson, que l’on entend dans le film, mais la plus tarte, la plus insipide qui soit !...Pas plus d’ambition concernant l’intrigue : la plus simple qui soit pour mettre en valeur le gag. Un jeune homme doit se marier. Il a la tête dans les étoiles, au sens propre comme au sens figuré, ce qui facilite le comique. Ce Pierrot lunaire renonce à la cosmographie pour trouver une épouse et ce sera le coup de foudre pour une "star" prénommée "Stella". Les deux mots, anglais et latin, veulent dire étoile ! Une chanteuse "à la chevelure de lune"... Son cosmos intérieur en sera tout bouleversé !...
Parmi les étoiles du septième art, je vous souhaite donc une bonne séance. Je vous remercie de m’avoir écoutée.