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Présenté par Claude Sabatier
Film français (mars 2011, 1h44) de Raphaël Jacoulot avec Jean-Pierre Bacri, Vincent Rottiers, Ludmila Mikaël et Céline Salette
Synopsis : Frédéric, un jeune en réinsertion, travaille dans un grand hôtel à la montagne. Un client disparaît. Frédéric suspecte la famille qui l’emploie mais choisit de protéger son patron, cet homme qui le fascine. Bientôt, il est mis en danger.
Frédéric, un jeune en réinsertion, travaille dans un grand hôtel à la montagne. Un client disparaît. Frédéric suspecte la famille qui l’emploie mais choisit de protéger son patron, qui le fascine. Bientôt, il est mis en danger.
Avant l’aube est le deuxième long métrage de Raphael Jacoulot : né en 1971 à Besançon, il entame des études d’arts plastiques, entre à la Fémis et devient réalisateur en 2001. Il tourne ensuite des courts métrages, dont Le Ravissement, présenté à la Semaine de la Critique à Cannes. En 2006, il réalise son premier long métrage, Barrage, présenté au Festival de Berlin.
Alors que son premier film, Barrage, se plaçait dans la tradition du cinéma d’auteur, Avant l’aube se nourrit des codes du film policier : une disparition, des soupçons, une policière.
Raphael Jacoulot revient sur ce qui lui a donné l’envie de faire ce film : "Je voulais continuer à explorer le thème de la famille, des dysfonctionnements de la cellule familiale. Je voulais raconter d’une part une famille bourgeoise dominée par Jacques, troublée par le conflit entre le père et le fils ; d’autre part, l’histoire d’un jeune homme, Frédéric, qui se cherche une famille d’adoption - surtout un père."
Ce film vaut aussi pour la présence d’un acteur confirmé, Jean-Pierre Bacri, dont le personnage et l’image d’éternel raleur sont ici subtilement utilisés et détournés.
Figure marquante du cinéma, Jean-Pierre Bacri est pourtant un acteur rare : ainsi, depuis 1999, il n’a joué que dans neuf films (dont les films de sa compagne Agnès Jaoui, Le Gout des autres, Comme une image et Parlez-moi de la pluie). Il a travaillé pour Alain Chabat (dans Didier ou La Cité de la peur) ou son partenaire de Cuisine et dépendances Sam Karmann (dans Kennedy et moi), dans Selon Charlie de Nicole Garcia ou Adieu Gary de Nassim Amaouche.
Vincent Rottiers, comédien prometteur de 25 ans, au jeu instinctif et à la présence magnétique, a déjà dix ans de carrière. Il a joué dans L’Ile aux trésors d’Alain Berbérian ou Les Femmes de l’ombre de Jean-Paul Salomé. En 2009, sa carrière décolle avec trois beaux films où il joue de jeunes écorchés un peu voyous : Je suis heureux que ma mère soit vivante de Claude et Nathan Miller, A l’origine de Xavier Giannoli et Qu’un seul tienne et les autres suivront de Léa Fehner.
Le Passeur critique (Cyrille Falisse)
Aussi manipulateur que séducteur, le personnage de Bacri est évidemment écrit et interprété à la perfection, on retrouve avec plaisir sa bougonnerie légendaire dont il joue avec parcimonie puisqu’il se fait rare à l’écran. Vincent Rottiers est tout aussi convaincant en jeune fraîchement sorti de prison ...
Sur la route du cinéma
Il est difficile de ne pas penser à Chabrol pour la peinture au vitriol de ces petits bourgeois imbus d’eux-mêmes et condescendants. Mais le réalisateur se démarque néanmoins du maître en osant des hors champs et des ellipses où d’autres se seraient sans doute montrés trop explicites. Ce ne sont pas les grands discours ni même l’action qui rendent ce film encore plus intense, mais bien ses silences, les regards que chacun se portent, la façon dont tous s’observent de loin avec hypocrisie ou violence.
Lire l’article sur le site surlarouteducinema.com
La Dépêche du Midi (Pierre Challier)
"Dépêchez-vous, vous allez être en retard pour attendre". Vu que pour quelques secondes de prise, il y a parfois plusieurs heures de travail technique en amont, de répétitions, d’ajustages. Une lumière ici. Une mèche-là. Une intonation. Mais qu’ensuite tout va très vite, dès que l’ordre arrive. Que tombe le "s’il vous plaît tout ceci va être dans le plan, dégagez la scène" avant le clap et le "moteur". Ainsi ce lundi après-midi, comme il faut s’effacer du lacet sur la route qui grimpe à la station au-dessus de Gavarnie.
Lire l’article sur le site de La Dépêche
abusdecine.com (Arnaud Godard)
Quand Fargo rencontre Jacoulot
Des paysages enneigés, une enquête qui piétine, une fliquette faussement naïve, on pense immédiatement au film « Fargo ». Raphaël Jacoulot s’inspire clairement du chef d’œuvre des frères Coen et livre un des films les plus aboutis de ce début d’année.
Réalisation : Raphaël Jacoulot
Acteurs
Jean-Pierre Bacri : Jacques Couvreur
Vincent Rottiers : Frédéric Boissier
Ludmila Mikaël : Michèle Couvreur
Sylvie Testud : Sylvie Poncet
Céline Sallette : Julie
François Perrot : Paul Couvreur
Xavier Robic : Arnaud Couvreur
India Hair : Maud
Pierre-Félix Gravière : Olivier
Marc Brunet : Barthod
Entre l’inspectrice de "Fargo" et "Shining" pour sa route de montagne, ses paysages enneigés et son motel inquiétant, entre Simenon et Chabrol, "Avant l’aube" de Rapahel Jacoulot, avec Jean-Pierre Bacri, Vincent Rottiers, Sylvie Testud et Ludmila Mickael est un film très réussi qui, n’en déplaise à certains critiques, équilibre bien l’intrigue policière, le drame psychologique, le portrait de famille et la satire sociale : chacune de ces dimensions développe ses virtualités sans épuiser le sens du film ni imposer de réponse ou de résolution : l’œuvre y gagne en rythme, en effets de surprise, le film noir, semble-t-il oublié - détourné ? - dans la trouble relation entre Jacques et Frédéric ou la rencontre entre deux mondes, reprenant ses droits avec l’emballement final de l’action, accompagné par la transformation psychologique de l’inspectrice Sylvie, jouée par Sylvie Testud : d’enquêtrice loufoque à la Colombo, avec son caban vert, son bonnet noir lui couvrant presque les yeux, son improbable doudoune et son énorme chien – autant d’éléments comiques qui apportent une respiration à ce film oppressant – elle quitte finalement le masque et recouvre son sérieux : elle ouvre le coffre où se trouvent les billets d’avion, décèle des traces de peinture et de phare cassé et, si elle arrête finalement Frédéric - il a frappé (tué ?) l’employé qui l’avait surpris en plein vol, elle a pour lui ces mots si apaisants, si mystérieux - sur lesquels se clôt le film : "Ne t’inquiète pas, va..." Comment interpréter cette fin ?
Ne t’en fais pas ! Tu ne t’en tireras pas par une lourde peine...Et de toute façon, Jacques qui s’est servi de toi, est le vrai coupable de tout cela : même si je n’ai pu encore prouver qu’il a caché le corps, les indices s’accumulent et je le coincerai... Ou alors - mais les deux hypothèses ne s’excluent pas – ne te mets plus martel en tête : sans te résigner, dis-toi que tu es allé aussi loin que possible dans cette rencontre entre deux univers sociaux, que, pour avoir franchi une limite qu’on t’avait pourtant encouragé à transgresser, tu as été brutalement rejeté ; ne t’en fais pas : ce n’était pas possible ; et de toute façon, avec leur fric, leur trouille, leur mesquinerie, ces gens-là ne te valent pas : ils n’ont pas cette soif de pureté, ces yeux de braise, cette violence du désespoir qui t’a certes repris mais qui t’a sauvé de la compromission et des faux semblants amicaux.
Oui, tout est dans cette fin, dans ce regard du si jeune et prometteur Vincent Rottiers, qu’un spectateur a pu trouver enfermé dans une certaine image depuis ses précédents films, dans ce dépassement du sempiternel personnage de râleur de Jean-Pierre Bacri vers un rôle plus trouble et complexe, où la bougonnerie se fait déchirement entre déception face à son fils et attirance à son corps défendant pour un garçon de substitution, où la rudesse témoigne d’une colère contre l’un et d’une tendresse rentrée, coupable pour l’autre jusqu’au moment où il décide de cacher dans la chambre de Frédéric les traces du mort et où - ellipse significative - le conseil de famille improvisé l’invite - on l’imagine - à rejeter définitivement le corps étranger.
L’idée du scénario est excellente : imaginer l’arrivée dans cet hôtel, grâce à un éducateur, de Frédéric, ce jeune en réinsertion, dont on apprend assez tard qu’il a fait de la prison pour avoir frappé un homme qui l’avait insulté. Son entrée en scène comme réceptionniste se fait au moment où Jacques, le gérant de l’hôtel, qui ne s’entend pas avec son fils Arnaud, se voit obligé de couvrir l’énorme bêtise qu’il a commise : tuer accidentellement un client espagnol de l’hôtel en le renversant à la sortie de son véhicule. Le père va donc cacher le corps - nous saurons où, plus tard dans le film mais Frédéric, entendant les voix des deux hommes près de la cave, est sorti et les a vus. Dès lors, la relation qui s’esquisse entre Jacques et Frédéric est entachée de ce péché ou de ce doute originels dans une situation extrême révélatrice : le patron se rapproche-t-il du réceptionniste, bientôt promu coursier, par une sympathie sincère, tant il est déçu par son propre fils et presque trop bourru, trop tourmenté pour son propre milieu (bien des gestes ou des silences le suggèrent) ou veut-il simplement acheter son silence par la promotion, l’apéritif avec la famille bourgeoise – une Ludmila Mickael froide et peu crédible en femme d’ordre ignorante des événements de l’hôtel – avec les chambres offertes – mais la deuxième, une mansarde, est-elle une commodité ou le signe d’une trop prévisible retombée...? Toujours est-il que le jeune homme incarné par Vincent Rottiers, qui a trop souffert, finit par croire à sa bonne étoile, au point de se couper de ses copains à présent... vulgaires et sans discussion et de son amie désarmée qui vient le traquer de ses questions jusque dans sa nouvelle chambre : "alors, on n’est plus assez bien pour toi ?" A ce sentiment de trahison des siens quand on tente de changer de milieu, de cette fidélité pourtant retrouvée (ou jamais vraiment oubliée), le film donne une résonance très forte, parfois intense, parfois sous-jacente : le mépris du fils légitime pour ce voleur malgré soi, la copine interloquée, Julie, la belle-fille elle aussi agacée pas ces simagrées et quittant brutalement Frédéric à peine épousé lors de la révélation de l’homicide involontaire...
Au-delà de l’aspect policier ou du drame psychologique, cette frontière sociale, si bien mise en scène dans les récits d’Annie Ernaux, est au cœur du film : le terrible regard qu’échangent Jacques sur la terrasse de l’hôtel et Frédéric se retournant vers lui dans la voiture de police dit l’espoir saccagé à avoir voulu flirter avec la ligne rouge.
Claude
fr
Films depuis 2009
Année 2011
Avant l’aube
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